Pourquoi Jean Dujardin est le plus grand acteur du monde

J’inaugure une série de portraits, farouchement personnels, autour d’acteurs qui me plaisent, m’inspirent et me donnent, parfois, l’envie de faire ce métier. A contrario, il y aura aussi ceux qui m’horripilent, m’exaspèrent et transforment la vision d’un film en supplice.

Le premier est un éloge.

J’ai choisi Jean Dujardin.

La dernière fois que j’ai vu Jean Dujardin, il nettoyait de la fente sur une statue de lui mème. C’était dans Zorro, la nouvelle création Paramount ou il tient le rôle titre du justicier . La série est correcte ; sans lui, elle serait médiocre. On reconnait un grand acteur à ce qu’il élève le mauvais, réhausse le moyen, surpasse le trivial. Lui, sa présence suffit. Peu importe l’équipe autour, le budget alloué, les partenaires qui l’accompagne, il assure un service minimum garanti. C’est un des rares, un des derniers dont l’on peut dire que l’on paye son ticket de cinéma pour le voir.

La série est un bonne porte d’entrée pour parler de Dujardin. La dualité du personnage est aussi celle de sa carrière. D’un sens, un type qui se contorsionne très fort pour être sérieux et digne ( Don Diego ) et de l’autre un rigolard, un aventurier débonnaire, un enfant en costume ( Zorro ). Tout se tient là. Le clown et la mine froncée. Voilà le fil sur lequel danse l’acteur depuis 20 ans.

Equilibre longtemps douteux : Au départ, la balance penche fortement d’un coté. OSS 117, Brice de Nice, Lucky Luke, un gars une fille…le clown rie fort et le fait bien. Même si c’est surtout de lui qu’on rit. Il est raciste, mégalo, antisémite, mythomane, râleur, misogyne. Il collectionne les tares en en redemandant. Au fond, il n’en explore qu’une seule : la bêtise. Mieux : la bêtise autosatisfaite. Là est son génie : Une combinaison de sourires, une manière de poster son corps pour en trahir la ridicule superbe ; de jouer avec cette paire de sourcils élastiques pour cambrer soudain vers le burlesque. Tout conflue pour amener l’étonnement, le rire, enfoncer un personnage pour l’éternité. C’est un pur jeu physicaliste, qui explose dans The Artist, pour lequel il rafle l’oscar, discours culte à l’appui. Ils sont rares ceux qui suscitent l’hilarité rien que par un mimique. C’est son don à lui, venu du fond des âges de l’enfance et d’une place de cancre dans la salle de classe qui a longtemps été la sienne. Un traumatisme qu’il fait sien, nourrit, perfectionne, comme tous les artistes. Ces personnages de pitres hauts en couleur pourraient virer au one man show, au théorème brillant et solitaire mais l’acteur la joue collectif, ne donne jamais l’impression d’oublier ses partenaires. Car si ces idiots sont si drôles, c’est parce qu’ils ignorent qu’ils le sont, sauf pour les autres. Ils sont en fait même persuadés du contraire. Brice est foncièrement convaincu de pouvoir surfer la plus grande vague de la cote d’Azur. OSS 117 d’être le meilleur agent français. Sans cela, il ne resterait que la puérilité de l'’imbécilité crasse et revendiquée et l’on devient Eric Judor ce qui est beaucoup moins bien.

Mais, le clown en veut plus. Il veut ranger le déguisement, du moins, ne pas l’enfiler à toutes les sorties. Il est malin. Il sait que un fond de vie devient bien vite un fond de commerce, et tout aussi vite un fond moisi. Il y a ceux à qui l’on qui promettent toute leur carrière de sortir de leur zone de confort et ceux qui le font. A la fin des années 2000, c’est un autre Dujardin qui s’élance. Une autre mine. Celle ci sera sérieuse. D’abord, ça balbutie un peu. Le Bruit des Glacons, un Balcon sur la Mer, la French, Moebius. Pas terrible. Il est encore un peu tendre, un peu jeunot. On sent que les répliques pèsent une tonne, collent à la langue, à ce visage qui ne pense qu’à se déraidir. Il y a quand mème le chef d’œuvre Les Infidèles au passage mais l’essai commence à ressembler à une impasse. On en vient à se dire que l’autre mine lui allait quand mème mieux, puis on le voit dans I feel good de Kervern et Delépine.

Dujardin renait : Il est pathétique, empâté, macroniste, foncièrement antipathique. Il éclate l’écran. La rencontre avec le cinéma d’auteur est le déclic. Quentin Dupieux suit avec Le Daim, puis son meilleur rôle depuis 10 ans dans J’Accuse de Roman Polanski. Il convainc enfin pleinement, devient un officier de l’armée de la IIIe République, gourmé et intransigeant. Les répliques claquent enfin sans ramener l’écho du pitre. Le fond de la voix s’est épaissi, le visage, buriné par l'âge. Il ne donne plus du tout envie de rire. Son jeu est presque un négatif intégral de ces premiers rôles. Novembre de Cedric Jimenez est du même acabit. Il a trouvé son nouveau corps. Sa mue est réussie.

C’est pour cela que les retours dans ses anciens personnages ( le dernier OSS, Brice 3) ressemblent à des voyages d’Orphée. Ils cultivent l’insatisfaction, la douloureuse impression que l’acteur est devenu trop vieux pour rejouer ces conneries. Ce n’est heureusement vrai que de ces réminiscences. Il poursuit aussi avec d’autres rôles comiques différents dans lesquels il rayonne à nouveau ( La retour du Héros, Présidents ou il caricature Sarkozy avec une joie perverse ). Dans Alphonse, superbe série de Nicolas Bedos sortie l’an dernier, il est aussi à l’aise dans le drame que la comédie. On sait maintenant qu’il peut tout jouer.

Mais mème dans ces partitions dramatiques, demeure le sentiment persistant d’un homme authentique et qui s’amuse. Son jeu respire la contagion, le partage, les intuitions libres et simples. C’est pour cela qu’Hollywood ne l’a jamais intéressée pas même lorsqu’ils se sont jetés sur lui. Ils sont trop obstinés avec leur acting’s studio, ridicules de penser le jeu comme un métier. Lui veut juste triturer son jouet. Car, au fond, ce qui attache le cœur et lie l’âme avec Dujardin, c’est qu’il reste avant tout un type simple et franchouillard. Cela se lit dans ses épaules carrées d’amateur de rugby, ce nez épaté et ce sourire, large et franc. Dans ses prises de paroles publiques, son éloge de l’ambition sans mégalomanie, des plaisirs bruts et ruraux. C’est une star sans être une vedette, qui n’emmène pas la vanité dans ses bagages, ne fait de la télévision que lorsqu’il le doit, préfère la randonnée avec ses vieux copains aux flamboiements de la mondanité. Un discret, un vrai pudique. Il y en a peu dans la profession.

ll arrive à 52 ans et le meilleur s’ouvre à lui c’est à dire la mélancolie. Il a le temps pour encore deux ou trois grands rôles. On lui laisse, volontiers. L’on sait que ce n’est pas un homme pressé.

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