Deadpool : Méta-stase

Alerte spoilers  !

A quoi ressemble un cinéma décadent ? Si tant est que des spectateurs de cinéma existent encore dans un siècle, le visionnage du film Deadpool & Wolverine pourrait figurer comme un parfait baromètre de la fin d’un monde, ou du moins d’une industrie, atteint à un point de nécrose si profond qu’il parait aujourd’hui difficile d’en imaginer le remède. On savait le cinéma Marvel paresseux, formaté, offensif comme une épée en mousse et d’une laideur visuelle relativement constante. Mais, affichant une certaine habileté narrative et se reposant sur de solides fondations ( la phrase 1, avec son cortège de castings malins et de persos bien introduits) , l’énorme paquebot avait réussi à tenir bon et filer droit pendant longtemps, amassant dollars, récompenses et engouement populaire.  

Or, depuis la fin d’Endgame ( sorte de gigantesque partouze superhéroique qui venait mettre un point d’exclamation à 10 ans de pay off) la barque de kevin Fiege prend l’eau de toute part : Effets spéciaux bâclés, raclage de fonds de tiroirs pour les nouveaux héros, bides en cascades au box-office. Et, surtout, arrivée d’un nouveau gadget narratif nommé multivers qui, offrant la possibilité d’ouvrir une avalanche de réalités différentes et donc, in extenso, d’apparitions de personnages possibles venues des quatre coins de l’univers du catalogue Disney, rend définitivement caduque toute volonté de s’intéresser aux destins de personnages dont on sait finalement qu’ils ne risquent rien. Si déjà No Way Home ( film consternant de nullité ) et Dr Strange 2 avaient débloqué une première étape vers la foire aux caméos, voilà que Deadpool la joue grand initiateur du carnaval de fan service.  

C’est bien simple, le métrage n’est que cela. Tout content d’avoir renfloué son catalogue avec celui de la Fox, Disney organise pendant deux heures une réunions de caméos, disposés façon petit poucet pour retrouver le chemin de la sortie d’un immense no man’s land ( la géographie abstraitement numérique du film figurant ici le grand vide du projet ) et dans lequel le spectateur passe de l’un à l’autre à la faveur d’une intrigue prétexte, pour y pousser ses cris dans la salle, prendre sa dose de nostalgie frelatée, et repartir pour un tour de manège récréatif et parfaitement inconséquent. Jamais la métaphore de Martin Scorsese, comparant les films Marvel à des “ parcs d’attraction “ n’aura sans doute jamais autant touchée juste.  A ceci près que le manège s’arrête dans la réalité quand ici il est condamné à tourner en boucle, s’auto-citer, s’auto-digérer comme une sorte de titan Cronos mangeant ses petits éternellement.

Il faut néanmoins reconnaitre au film une certaine surprise dans le choix des revenants en allant chercher une poignée de personnages parmi les moins populaires des années 2000 : L’œuvre, à ce moment-là, tenait, non pas forcément une bonne idée mais au moins une idée : réunir la crème des has been, reliquat de fours super héroïques de la première décennie super-héroïque  pour leur offrir un ultime ride de rédemption, prolongement ( là aussi très méta ) de la carrière d’un Ryan Reynolds passé de tueur de projets à vedette bankable. Mais difficile de voir dans ce baroud d’honneur de la réelle sincérité quand l’exécution confine au désintérêt le plus total. Aucun des Blade, Elektra ou encore Gambit ( même pas de film au compteur pour le coup ) ne revient pour autre chose qu’être là, posés en fond de décor, figurines funky pop qui ont la chance d’être animées mais surement pas vitalisées. Le film se contrefiche de ses caméos comme de l’an 2300 comme il se fout de ce qu’il raconte ou montre ( la mise en scène de Shawn Levy est d’une indigence totale ), tout entier tourné vers l’empire de la blague facile et de la boucle référentielle.  

Un spectateur, un peu exigeant, un peu à l’ancienne, pourrait être déboussolé. Il tenterait de se raccrocher à un scénario, des enjeux ou une montée dramatique qu’il commettrait une énorme erreur. Le MCU - et l’industrie hollywoodienne du blockbuster par contamination - a formé un nouveau type de film, qui ne carbure qu’à l’injection de fan service. L’enjeu n’est plus d’accompagner un personnage dans une ligne d’évolution, de découverte de lui mème ou du monde, de parcours personnel mais de pousser le camion jusqu’au prochain stop pour y retrouver, hagard et bientôt jamais rassasié, le dernier avatar marvelisé des dieux de l’enfance. Une telle carte cinématographique n’indique que l’arrière, le passé, le squelette.

Parfaitement au fait de ce qu’il est, ce troisième opus réserve même à ses consommateurs des pauses d’une ou deux secondes suivant chaque apparition d’un caméo afin de laisser le temps à l’audience de la combler par, naturellement, une avalanche d’applaudissements. Références qui ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’évocation voire la régénération dégénérée du passé mais pousse aussi le méta à des clins d’œil visant l’état de l’industrie elle mème : Deadpool tacle à plusieurs reprises le niveau du MCU depuis la phase 4, le retour de Wolverine pour une énième fois ou l’excès du multivers, dans une coagulation faussement subversive assez minable d’indécence puisque le film accomplit au centuple ce qu’il dénonce. Soit la conjonction d’une production irrémédiablement conditionnée par une réception fantasmée, aboutissant à un cinéma au point mort créatif, vaporisable dans l’instant et fondamentalement mortifère. 

Dans ce paysage désolé, qu’est-ce qui empêche le spectateur de se tirer une balle ?  D’une part l’abatage comique assez ahurissant de Ryan Reynolds, dont l’écriture, plus mordante que l’humour consensuel Marvel de base, produit quelques étincelles. A quoi s’ajoute une poignée de séquences musicales, suffisamment roublardes pour amuser et un caméo - seul véritable bonne utilisation du jouet - véritablement surprenant et bien amené. De quoi arracher quelques sourires mais qui se tordent bien trop souvent en grimace face à la danse du clown SM, visage sarcastique et fun d’un capitalisme culturel devenu d’un cynisme terrifiant. 

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