Napoléon : farce et attrape
A la fin de ma séance de Napoléon, un phénomène étrange s’est produit.
Il n’y eut pas le flottement habituel qui suit d’ordinaire le moment ou les lumières se rallument dans la salle. Ni le silence circonspect face aux œuvres qui partagent ou encore moins les applaudissements qui accueillent les grands films.
Non, dès le générique lancé, le public s’est immédiatement levé pour sortir. Comme s’il voulait vite oublier ce moment passé en compagnie du plus grand Homme de leur Histoire. En sortant, je tends l’oreille et entends des réactions saisies sur le fil. Presque toutes suintent l’étonnement, la déception, l’incompréhension, parfois la colère envers le film. Phrase qui revient le plus dans la bouche des spectateurs : “ Je ne m’attendais pas à ça “.
Mais à quoi donc s’attendaient les spectateurs ?
A de la fresque, évidemment. Du Sang, du Bruit, de la Politique, de la Grandeur. L’Histoire avec une grande hache. Un film digne de l’Empereur aux 10 000 livres écrits depuis sa mort.
C’est que Napoléon ne s’appartient plus tout à fait depuis 2 siècles. Il est devenu une matière mythologique extra - historique, un personnage du roman national ( célébré, puis dorénavant conspué ), un personnage patrimonial, un personnage de films, de romans, de séries. Autant de Napoléon que de supports, autant de Bonaparte que d’auteurs.
Mais, revenons au début du film. Première scène, 1793, pleine Terreur : C’est la tête de Marie Antoinette qui est guillotinée mais c’est bien celle de Napoléon, simple témoin de la scène, qui va rouler pendant 2H40. Voici la grande ambition du film, le seul programme qu’il suit : Faire descendre l’Empereur de son trône, jusqu’à la fange et la farce.
Inventaire non exhaustif : Bonaparte est bleu de peur avant de monter à l’assaut. Il ne réussit pas à monter ses chevaux ( le premier finit en chair à canon lors de la bataille de Toulon ), fait tout tomber autour de lui, les chaises, son bicorne. Jusqu’au dernier plan, il sera ridicule. C’est un fade, un médiocre, un immature. Le visionnaire politique devient un ahuri qui s’assoupit lors des réunions avec Barras. L’amant passionné, un adolescent qui barbouille des lettres d’amour sans réponses et baise mal sa femme. Le leader d’action, un homme qui subit tous les évènements, ne décide de rien, est manipulé par tout le monde.
Phoenix était attendu comme l’acteur ayant la stature pour porter un tel rôle. Il est le premier vecteur de cette guignolerie. Le charisme du personnage ne l’intéresse pas. Son jeu de corps tantôt avachi ou inutilement hyperactif, sa voix chevrotante, ses colères volontairement risibles : Le comédien, dans une excroissance presque burlesque de son rôle de Joker, compose un pauvre type, un pantin, un pitre, bien loin de la stature colossale que son nom évoque. “ Le destin m’a mené à cette côtelette d’agneau “ dit-il à une table en s’empiffrant.
La seule ligne de vie sur laquelle Scott s’arrête est celle qui la relie avec son épouse Joséphine. Rappelons que le projet, au tout départ, devait se nommer kitbag et se centrer exclusivement sur le couple. Le film au final n’en est pas loin, cloitré qu’il est dans les murs de la chambre à coucher. C’est une rom com dans des palais luxueux, parfois aérée de scènes de batailles en extérieur, dont la dérision est l’unique carburant. Toutes ses autres pistes narratives et thématiques s’évaporent sur place.
La politique intérieure de la France ? Expédiée en quelques lignes de dialogue évasives. Les conquêtes dans toute l’Europe ? Des ellipses en Russie, l’Italie zappée, l’Egypte révisée en quelques plans montée en parallèle de la tromperie de Joséphine. L’accomplissement administratif de Napoléon, fondateur de la France moderne ? Le rôle de l’homme dans la crucifixion ou le sauvetage de la Revolution ? Rien. Scott s’en fout. Scott regarde de loin ( aucun plan rapproché ) et regarde ailleurs. Le vrai territoire du film n’est pas la France mais un royaume obscur et inattendu appelé la satire. Après Une Bonne Année, Napoléon est la deuxième comédie de la carrière du réalisateur. Peu de gens ont prêté attention à la musique du film, qui pourtant, partout, presque à chaque scène, trahit l’intention parodique du cinéaste. D’Edith piaf aux chœurs russes lors de la campagne de 1812, elle joue toujours comme un méta - récit, déjoue les images, le programme de la légende. Napoléon observe un spectacle de théâtre au début du film. Tout le film tient là. Jamais de grandiose, toujours du grand-guignolesque.
Sous ce prisme-là ( le seul viable lors d’un visionnage lucide de l’œuvre, en attendant un eventuel director’s cut venant l’invalider ), les accumulations d’erreurs historiques, les raccourcis scénaristiques grossiers, le désintérêt manifeste pour toute forme de romanesque dans la trajectoire du héros, prennent un tour nettement moins gênant. L’Histoire cesse soudain d’apparaitre comme ce gros mammouth solennel et grave à la faveur d’un pur bac à sable irrévérencieux, dans lequel toutes les provocations sont permises et le second degré, indispensable.
Si l’on se demande tout du long “ mais comment un tel nigaud a-t-il pu faire accomplir tout cela ? “ c'est parce que c’est là que se situe le cœur théorique du film, qui vient se greffer en prolongement des derniers travaux de Scott. Déjà, dans Covenant, le Xénomorphe culte du premier film se trouvait bazardé par l'anglais comme une vulgaire bestiole numérique, totalement indifférent à la charge mythologique du monstre charriée depuis quarante ans. Dans The Last Duel, il s’interrogeait, via une narration scindée en trois points de vue contradictoire, sur les mirages des hommes vis-à-vis de leur propre légende, la grande fabrique à illusions dont ils se bercent pour s’aimer. “ Est-ce que je ressemble à mon tableau ? “ demande Joaquin Phoenix, apeuré, à me toute jeune Marie Louise. Il y a chez le cinéaste, depuis une dizaine d’années, autant une misanthropie chronique qu’une invitation frontale à dégrader les mythes, déboulonner les idoles, faire tomber les Dieux du ciel.
Napoléon pousse la logique du britannique jusqu’à un point de fusion absolument inédit. Et terriblement kamikaze. Rarement aura-t-on vu un film possédant un aussi gros budget être si différent de sa promotion. Si déréglé des attentes. Situé à l’extrême opposé de ce qu’il devait incarner. Ridley Scott vient d’inventer la rigolade à 300 millions de dollars.
Alors, Napoléon, chef d’œuvre incompris ou navet ? Ni l’un ni l’autre. Juste une proposition artistique, la queue de comète d’une carrière qui se radicalise, un authentique point de vue singulier qui jamais ne se détourne. Le film a déplu, va déplaire, et continuera à le faire. Il n’est pas fait pour être aimé. Mais son audace extraordinaire a quelque chose qui me le rend sympathique.
Quelque chose de Napoléonien finalement.